[CRITIQUE] LA LA LAND : symptômatique d’une génération

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LA LA LAND, c’est un peu comme les Stan Smith. Vous savez, ces baskets blanches au talon vert, pionnier des accessoires vintage remis au goût du jour. Une tendance à laquelle vous n’avez quasiment pas le droit d’échapper, sous peine de passer pour bizarre, frustré, ou volontairement sceptique dans le seul et unique but de vous faire remarquer. Alors imaginez ma position, là, tout de suite. A quelques secondes de lyncher un film qui fait pourtant l’unanimité, aussi bien Outre-Atlantique qu’en France, et qui est passé en quelques jours seulement de « Apparemment c’est un film du gars qui a fait OUIPLACHE » à « C’est le meilleur film de tous les temps. » Et pourtant, je vais le faire. Je vais l’écrire. Oui, j’ai bel et bien détesté La La Land. Et j’explique pourquoi.

Sauf que c’est bien là le problème. Je ne sais pas vraiment par où commencer. Alors, par souci de facilité, je vais démarrer par ce qui me semble être la réplique qui symbolise le mieux ma pensée :

« They worship everything, and they value nothing. »
(« Ils admirent tout, mais n’estiment rien. »)

Cette petite phrase, perdue dans un fatras de 2h08, résume à la perfection le ressenti qui m’a envahi lors de la projection de La La Land. Prononcés par Sebastian, jazzman rétrograde campé par un Ryan Gosling qui a le mérite de jouer juste jusqu’au bout des ongles, ces 7 mots d’apparence insignifiante ont selon moi une portée hautement symbolique. « They », qui représente dans ce cas précis les affreux pontes d’Hollywood [qui ont droit de vie ou de mort à Los Angeles], semble selon moi incarner de façon très juste cette récente génération qui n’ose plus rien regarder en face sans y avoir apposé un filtre au préalable. Et c’est précisément ce phénomène qui semble quelque peu influer sur la perception des admirateurs de La La Land.

"Génération Instagram"
« Génération Instagram »

A l’image du tout-aussi-récompensé The Artist (2011), le film de Damien Chazelle fait passer la technique avant toutes choses. Là où Michel Hazanavicius avait à l’époque fait le pari fou de réintroduire le cinéma noir et blanc et muet, La La Land nous invite lui aussi, dès son générique d’ouverture, à faire un voyage dans le temps. De la maison de production jusqu’au distributeur français, en passant par l’annonce du format utilisé, tout y est présenté comme si vous étiez sur le point de regarder un bon vieux classique d’après-guerre. Et il est vrai qu’on se prend tout de suite facilement au jeu, devant cette chorégraphie sur fond d’embouteillage qui sert d’introduction chantée, et sacrément feel good. La caméra se balade, danse au gré des mouvements, le tout en plan séquence. Jusqu’à l’arrivée, plein cadre et sur la plus haute note, du titre en grandes lettres blanches. C’est sûr, Hollywood est toujours vivant.

Sauf que c’est là que les ennuis commencent. Pendant les deux (longues) heures qui vont suivre, Chazelle semble ne pas avoir la parfaite maitrise de ce qu’il a entrepris. Scandant, à coups de couleurs vives, qu’il est là en train de rendre un hommage sans concession au cinéma musical qu’il chérit tant, de Demy à Kelly, il en oublierait presque qu’il est avant tout en train de raconter une histoire. Alors que le film tente par tous les moyens de nous accrocher aux quelques refrains entonnés par ses protagonistes, ceux-là sont si maladroitement amenés, et interprétés, qu’on n’y croit pas une seule seconde. Le couple formé par Emma Stone et Ryan Gosling, pourtant bourré de bonnes intentions, n’arrive jamais à faire passer la moindre émotion, et nos deux interprètes semblent même à quelques reprises se demander pourquoi ils se sont soudainement mis à chanter et danser. Chaque chorégraphie, jetée au hasard d’une étape dans la relation amoureuse, met mal à l’aise plus qu’elle n’enchante. On aurait pu penser que, dans une métaphore des balbutiements toujours maladroits que connaissent deux personnes qui se rencontrent, se cherchent, puis tombent amoureux, les chorégraphies et les chants soient volontairement maladroits eux aussi. Mais non, le malaise perdure étrangement, et se poursuivra jusqu’à l’acte de fin.

Au lieu de faire partie intégrante du récit, l’aspect musical de la narration ne cesse ainsi de nous détacher de l’histoire elle-même, à tel point que ce couple finit par devenir insignifiant. Certains s’accrocheront alors, à défaut d’avoir quelque chose de plus excitant à se mettre sous la dent, à la symbolique très peu dissimulée de l’utilisation des couleurs pour qualifier les différents états émotifs de nos personnages. Passionnant.

Mais au delà des couleurs, on retrouve bien dans ce La La Land une certaine dénonciation, celle du star system hollywoodien – bien que cette critique soit tout du long très timide. On suit donc les mésaventures de deux jeunes artistes incompris, jugés par leurs pairs comme trop à l’écart des standards d’une ville rongée par la superficialité. C’est d’ailleurs en se positionnant hors du cadre que nos tourtereaux vont se trouver, et finir par s’aimer : d’abord en fuyant une soirée insupportable durant laquelle Mia (Emma Stone) croise un scénariste de bas étage qui rêve de mettre sur pied une « franchise », mot clé d’une fausse réussite qu’il poursuit inlassablement ; puis en s’extirpant d’une salle de cinéma achevée par les années de maltraitance (la bobine de La Fureur de vivre qui se rompt soudainement en pleine projection) pour aller se bécoter à l’Observatoire Griffith, offrant l’une des plus somptueuses vues sur « la Cité des Rêves ».

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Malheureusement, petit à petit la réalité finit par rattraper la féérie de l’amour. Enivré par le désir de réussite plus que par les lois de l’attraction, notre couple finit par succomber à la superficialité la plus crasse. On tombe alors dans une série de clichés plus ridicules les uns que les autres, jusqu’à l’issue fatidique de la rupture. Cinq années vont s’écouler, et on retrouve une Mia qui a bel et bien réussi son ascension professionnelle et sociale. Elle arbore avec suffisance le masque de la célébrité, aux bras du mâle alpha qui n’est autre que l’archétype successful du « type en costard ». Quelle tristesse de constater que Mia a fini par devenir tout ce qu’elle méprisait. Tentant de fuir un embouteillage, elle et son époux finissent par se retrouver aux portes d’un endroit qui ne les attire finalement que pour une seule et unique chose : c’est un endroit fréquenté, à la mode. Tendance. Filtré.

S’en suit pendant de longues minutes la déclaration stupide scandée aux spectateurs : « ET NON, CE N’EST PAS UN HAPPY END ! », qui en réalité tire un constat bien plus triste que la seule constatation que nos deux tourtereaux ne finiront pas leurs jours ensemble. Si lui a peut être réussi à embrasser sa carrière artistique tout en rencontrant le succès, à la tête de son propre club de jazz, elle, a fini par être bouffée par le star system qui en a fait un produit de grande consommation, placardée en 4×3 sur les murs de la ville.

En bref, si Damien Chazelle prouve avec La La Land un talent certain pour la mise en scène, mêlant aux prouesses purement techniques un traitement magnifique de l’image, il signe ici en qualité de scénariste une histoire tristement insignifiante, confiée de surcroît à des acteurs certes talentueux, mais qui n’ont néanmoins pas la faculté de faire passer des émotions par la danse et le chant. On retiendra tout de même les quelques moments de comédie, parfaitement interprétés (si on vous dit « I Ran » ?), et qui sont étonnamment de ces trop rares moments où l’on sent le lien qui unit les deux acteurs, très complices en dehors des plateaux. Pour la comédie musicale, on repassera.

Raphaël S.

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