[CRITIQUE] DUNKERQUE : Odyssée de la terreur

Si l’on doit bien reconnaître à Christopher Nolan une chose, c’est qu’il ne cantonne pas son cinéma à un seul genre. Avec une facilité qu’il faut avouer assez déconcertante, le réalisateur britannique réussit à chaque fois, et pour tous les thèmes qu’il aborde, à faire de ses films de véritables expériences pour le spectateur, qui ne peut passer totalement à côté du sujet, quel qu’il soit. C’est ce talent unique qui a permis à Nolan, entre autres exemples, de ne pas faire « un Batman » mais « The Dark Knight », de ne pas tenter son propre « 2001 » mais d’arriver à nous emporter dans le magnifique « Interstellar », et enfin de ne pas réaliser « un film de guerre », mais bien le seul et unique « Dunkerque ».

Bien que nombreux sont les réalisateurs qui ont déjà œuvré à la reconstitution sur pellicule de l’Opération Dynamo – nom donné par les Britanniques à l’évacuation de grande ampleur organisée sur les plages de Dunkerque aux premières heures de la Seconde Guerre Mondiale, en mai 1940 –, Nolan a choisi ce récit historique comme toile de fond à son projet probablement le plus personnel.

Mûri par son réalisateur depuis déjà quelques années, « Dunkerque » ne cherche pas à raconter la guerre à travers le récit romancé de personnages créés de toutes pièces pour soutenir une intensité dramatique tout au long du métrage. A la différence d’un film de guerre « classique », Nolan tient à emmener son spectateur au cœur même d’un fait de guerre, dans tout ce qu’il a de plus cru. Sans aucune effusion de sang, ni danse de corps démembrés sous les bombes, « Dunkerque » réussit toutefois à terrifier.

Le film s’ouvre dans les rues d’une ville prise à l’assaut des forces Allemandes, abandonnée à un sort contre lequel une poignée de soldats français tentent de lutter, dans un ultime espoir de survie. La survie sera au cœur de la prochaine heure quarante (un record de brièveté pour Nolan), qui nous emmènera sur terre, en mer, et dans les airs, à travers un astucieux procédé de montage qui n’est pas sans rappeler l’excellent « Memento » (2000), du même réalisateur.

Il n’est pas question ici de chercher à savoir qui sont les héros de ce récit de guerre, bien que les protagonistes de l’histoire soient rapidement identifiés. Inspiré par l’intensité que réussissaient à créer les films muets, Nolan s’est affranchi des dialogues, parfois superflus, qui permettent de « créer du lien » entre le spectateur et les personnages du film. A l’inverse, c’est le sound design, et la sublime orchestration musicale signée Hans Zimmer (on ne change pas une équipe qui gagne) qui viennent supplanter la parole et jouer le jeu de l’intensité dramatique.

Il n’en faut d’ailleurs pas plus pour les acteurs qui campent les protagonistes de ce récit si particulier ; Tom Hardy, que vous ne verrez à 98% qu’en plan serré dans l’intérieur très restreint d’un chasseur monoplace, le visage dissimulé sous son masque à oxygène, livre une brillante performance, et prouve à lui seul qu’un flot continu de paroles n’est pas forcément gage de réussite dans la communication d’une émotion. Tous les plans mettant en scène Hardy nous font monter à bord du Supermarine Spitfire, le mythique chasseur qui équipa tous les pilotes de la Royal Air Force pendant la Seconde Guerre Mondiale, pour un moment de cinéma d’une rare intensité. A noter également les performances d’une très grande justesse livrées par les jeunes acteurs inconnus du grand public, Fionn Whitehead, pour qui l’on espère voir la carrière décoller très rapidement, Tom Glynn-Carney et Aneurin Barnard. Quant à Harry Styles, rendu célèbre par la notoriété du boys-band anglo-irlandais One Direction, l’habit de soldat britannique cherchant désespérément une porte de sortie de cette plage d’enfer lui va à la perfection.

Soutenu par ce casting impeccable, et animé par l’intention de « réalisme » qu’on lui connaît, Christopher Nolan plante sa caméra face à des soldats tétanisés par la crainte des frappes ennemies, latentes, imprévisibles, mais assurément mortelles. Difficile pourtant, quand on occupe la place d’un spectateur de cinéma en 2017, de ressentir l’effroi et la peur de ces jeunes gens qui, en mai 1940, s’attendaient à une mort certaine, à un sort qui les arracheraient à la vie sans qu’ils n’y puissent rien. Pas besoin donc ici de placer à la truelle un dialogue futile autour des classiques « J’ai un fils qui m’attend au pays » ou, agonisant, le célèbre « Tu diras à ma femme… », qui ne feraient que rendre balourd un propos qui n’a de terrifiant que le réalisme dont il est empreint.

C’est ainsi que l’on suit tout au long du métrage une succession de tentatives de fuite, toutes sabordées par la puissance militaire d’un ennemi dont les forces ont déjà crié victoire, et que la caméra ne nous montrera jamais explicitement. En évitant tous les écueils du film de genre, Nolan nous montre la guerre à travers les yeux de ceux qui l’ont menée, que ce soit sur terre muni d’un fusil qui ne cesse de s’enrailler, dans les airs à bord d’un Spitfire qui ne résistera pas longtemps à la percée des balles ennemies, ou bien en mer, sur des rafiots qui sont autant de cibles flottantes qui ne tarderont pas à rejoindre les tréfonds marins. La menace est partout, tout le temps, et c’est ce terrifiant constat qui nous maintient crispé sur notre siège (de cinéma).

« Dunkerque » est donc, comme grand nombre de critiques l’ont qualifié, un véritable « film de survie », qui tient en haleine sans jamais assommer, ni dégouter. Certains reprocheront au dernier film de Chris Nolan un certain tropisme britannique, son« Dunkerque » ayant une fâcheuse tendance à l’héroïsme patriotique, balayant dans son récit la participation des armées françaises, et indigènes, dans la réussite de cette opération inédite qui sauvera plus de 300,000 hommes d’une mort certaine. Un long-métrage est toutefois une succession de choix, et Nolan se défend d’ailleurs de ne pas avoir voulu, dans un premier temps, écrire de script pour son film, privilégiant la puissance des images. En prenant en considération cette volonté du réalisateur, on peut honnêtement dire que le pari est réussi.

Note attribuée à « Dunkerque » : A

Raphaël Séjourné

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