[CRITIQUE] BABY DRIVER : Rebel with a car

Edgar Wright n’a pas fini de nous surprendre. Celui qui s’est fait un nom, à 30 ans à peine, avec le désormais culte « Shaun of the Dead » (2004), sort cet été son 6e long-métrage : BABY DRIVER – titre choisi par Wright en clin d’oeil au morceau éponyme de Simon & Garfunkel, tiré de l’album Bridge Over Troubled Water (1970).

Une première référence musicale pour un film pensé, écrit, et réalisé en musique(s) – prouesse que l’on doit au réalisateur qui, plus qu’aucun autre, a toujours attaché une importance toute particulière au montage. Réglée comme du papier à musique, la réalisation confère à l’ensemble des plans une cadence en parfait accord avec le rythme musical accompagnant chacune des scènes.

C’est ainsi que l’on est rapidement présenté à « Baby », jeune conducteur prodige qui, pour éponger une dette contractée auprès d’un mafieux local, a accepté d’accompagner ce dernier dans une série de braquages pour lesquels il tient le rôle de driver. Particularité notable du jeune homme : pour estomper l’incessant bourdonnement causé par un acouphène permanent, Baby s’envoie dans les oreilles un flot quasi continu de morceaux de musique (provenant d’une vaste collection d’iPods). Prétexte de scénario tout trouvé, et honnêtement bien suffisant, c’est cet handicap qui viendra soutenir le parti pris du montage musical.

Si, hormis l’utilisation de la musique, le postulat de départ n’a rien de bien original (coucou Ryan O’ Neal), on ressent dès le démarrage de BABY DRIVER le pied (au plancher) que prend Edgar Wright à mettre en scène cette histoire, fruit d’un projet qu’il mûrit depuis plus de 20 ans. Le film s’ouvre en effet sur une scène qui résume à elle seule la maitrise parfaite dont le réalisateur britannique fera preuve pour le reste de son métrage : le temps d’une course-poursuite effrénée entre Baby – pour l’occasion chauffeur d’une bande de malfrats se réjouissant tout juste d’un hold-up réussi – et le ballet de voitures de police lancé à leur chasse, les rues d’Atlanta deviennent le théâtre d’une chorégraphie de haut vol. Une prouesse de réalisation d’autant plus jouissive qu’elle n’a aucunement nécessité l’intervention d’effets visuels générés par ordinateurs (CGI) –– ce qui, en 2017, est assez rare pour être encensé.

Faisant lui-même référence dans plusieurs interviews au travail de Kubrick, Wright – qui partage avec le réalisateur de « Shining » un attachement marqué pour le perfectionnisme et l’exigence – est allé avec BABY DRIVER au bout de ses ambitions, en demandant notamment à ses acteurs de lire le script du film en écoutant sa bande-son, telle qu’insérée au montage final. Une nécessité absolue, quand on sait que le scénario détaille notamment les mouvements de chaque personnage, ceux-ci ayant été écrits pour être en rythme avec la musique. On pourrait reprocher à cet impératif de rendre peu naturels certains comportements des personnages à l’écran ; toutefois cela ne vient jamais desservir le film, ni ternir sa narration.

Par ailleurs, le dernier né de la filmographie d’Edgar Wright repose en grande partie sur un casting bien choisi, mené par le jeune Ansel Elgort (repéré dans la franchise « Divergente », révélé par « Nos étoiles contraires »), et soutenu par les impeccables Kevin SpaceyJamie Foxx (dans un rôle à contre-emploi qui lui va comme un gant), et Jon Hamm, parfait dans la peau de ce personnage faussement cool, écrit spécifiquement pour l’acteur de « Mad Men ». Léger bémol au casting : Lily James, d’abord plutôt juste dans le rôle du love interest qui fera chavirer le coeur de ce charmant Baby, elle ne parvient toutefois pas à rendre cohérentes les décisions de ce personnage souvent trop naïf, et qui manque cruellement de profondeur. Étonnant de la part d’Edgar Wright, qui nous avait jusqu’ici habitué aux forts rôles féminins (on se rappelle notamment de l’électrisante Ramona Flowers dans l’excellent « Scott Pilgrim » (2010)). 

De toute évidence, Edgar Wright s’est éclaté à faire son « heist movie » (pour « film de braquage »), ponctuant ce récit musical de références parfois grossières mais toujours pleinement assumées au cinéma qu’il affectionne (la moins subtile de toutes étant probablement celle faite à James Dean et sa Fureur de vivre, poussée à son paroxysme en conclusion du film). Pari réussi pour le réalisateur encore trop absent des classements, qui parvient ici à mettre en scène avec brio une véritable comédie musicale moderne qui repense audacieusement le genre. Oui, « La La Land », c’est à toi que je fais référence : tu peux remballer ta guimauve et laisser place aux connaisseurs.

Note attribuée à BABY DRIVER : A

Raphaël Séjourné

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